Le Gros
L’auteur relate son enfance marquée par l’obésité et une dépression précoce. Il décrit comment son corps est devenu un rempart contre les traumatismes et le harcèlement scolaire. Malgré les tentatives médicales et parentales de régulation alimentaire, le poids est resté une composante centrale de son identité et de son exclusion.
Ce récit souligne l’inadéquation des structures sociales face à la différence physique et psychologique. L’auteur critique une société privilégiant les interventions chirurgicales au détriment du soin de la santé mentale. À cinquante ans, il témoigne de la persistance de la souffrance intérieure malgré les évolutions sémantiques ou médicales.
Aussi loin que je m’en souvienne, je crois que cette dépression, que je ne savais pas nommer lorsque minot, a toujours été ma camarade de vie.
J’étais né « le gros » et je le resterais toute ma vie, que ce soit parce que je me remplissais le vide intérieur laissé par la position du second de la fratrie – il se dit que c’est la pire – ou pour faire face à ma jamais sélection dans les équipes de foot pendant les récréations, le gros était et devait le demeurer. Je ne peux pas en vouloir à mes parents qui ont tenté ce qu’il se faisait à l’époque, années 80/90, à grands coups de fromage allégé, de privations de confiseries et autres yaourts sans sucre.
Gros j’étais, gros je restais.
Et le monde vivait bien ainsi, je me remplissais, on profitait de mon manque d’agilité physique pour m’outrager physiquement (notamment tenu par 5 « camarades » pendant qu’un sixième vérifiait si « les gros avaient ou non un plus petit zizi que les autres »), je regardais vers l’âge de 5 ans mon frère se faire violer sans agir et subissait les appels téléphoniques pervers d’un malade – appelons-le ainsi – le matin avant d’aller à l’école.
Cette grosseur me permettait de tenir, avec ou contre je ne sais pas, mon gré les autres à distance. Je faisais tout, ou plutôt la vie s’en chargeait et les enseignants aussi, pour me rappeler à mon status de gros.
Les pesées à l’infirmerie étaient un calvaire et les visites chez le médecin, quelle qu’en soit la cause, s’achevaient inexorablement par un « tu devrais perdre du poids ». Mais perdre quoi en fait ? Du poids ou du moi ?
Je ne sais pas, mais l’un n’allait certainement pas sans l’autre.
Plutôt bon élève, assez doué pour le français j’avais la chance de disposer d’une mémoire phénoménale. Donc, qui appelait-on lorsqu’il s’agissait de récitation ou de paroles d’une chanson selon toi ?
Le gros, encore lui, qu’on exhibait en bête de foire pour une autre particularité que ne partageait pas la classe. Et une exclusion de plus.
En CE2, amoureux de Samia, je ne savais évidemment pas comment m’y prendre, sachant que le gros que j’étais n’avait aucune chance. J’ai tenté le tout pour le tout, les choses ne pouvaient pas être pires. « Dès que tu auras maigri » aura été la réponse. Un jamais donc, je savais que gros j’étais et gros je demeurerais.
Tout cela pour dire qu’au même titre qu’on nous t’irait des graphiques de taille et de poids sur les carnets de santé bleus d’alors, on devrait ajouter un graphique de santé mentale sur ceux d’aujourd’hui, dont je méconnais la couleur, sorte de toise à douleur et détecteurs des souffrances en devenir.
Le monde n’est pas fait pour les gros.
Pas plus qu’il n’est fait d’ailleurs pour les grands ou les minces, je m’epanche sur le poids car directement concerné. J’en viens à me questionner si même il est fait pour les humains ou si nous ne sommes pas un accident de parcours dans le schéma de Darwin.
Chacune et chacun est trop.
Trop quelque chose. Trop intelligent pour un poste, trop peu (ça fait mieux que pas assez) qualifié pour un autre. « Trop intelligent pour le travail manuel, trop habile pour un simple job intellectuel » chantait MC Solaar. Je n’ai jamais, encore aujourd’hui à 50 ans, trouvé la case dans laquelle rentrer. Elles sont toutes trop petites.
Il vaut mieux faire envie que pitié
Se plaindre ?
Au pays du comté et de la tartiflette, « il vaut mieux faire envie que pitié ». Donc tais toi et mange. Mais pas trop, à 12 ans on doit déjà t’habiller dans des tailles pour adultes, et le travail de maman ne rembourse pas les vêtements de rentrée des classes pour du XL.
Normal, il n’y a pas la case.
Alors j’ai fermées les écoutilles. Mes compagnons étaient Max Meynier et ses routiers sympas sur RTL sous mon oreiller pour combler la solitude de l’insomnie.
Et cette compagne absente mais si pressante, la dépression, ce trou sans fond qui m’attirait et m’attire encore aujourd’hui lorsque je n’y prête pas attention.
Les choses ont changé, du moins on a déplacé la marge.
On n’est plus gros, on est obèse.
N’empêche, on vous coupe un bout d’estomac et deux mètres d’intestin, pensant régler par un coup de bistouri électrique les dizaines d’années de « Groïsme » manifesté face à la société.Si t’es gros, c’est que tu le veux bien.
Et ma dépression et moi, forcément, on tient de la place …
