Un artiste tourmenté assis à son bureau dans un atelier sombre, la tête dans la main, entouré de ses œuvres

Faut-il souffrir pour écrire ?

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Le lien entre souffrance et création artistique alimente souvent le cliché du génie tourmenté. Pourtant, une distinction existe entre transformer la peine en beauté universelle et subir une douleur brute qui paralyse l’artiste, réduisant alors l’œuvre à un exutoire personnel au détriment d’un véritable partage avec autrui.

Créer nécessite de transcender l’obscurité pour insuffler espoir ou légèreté aux œuvres. Si la douleur constitue un sujet puissant, elle entrave l’artiste lorsqu’elle n’est pas maîtrisée. Elle empêche alors de s’ouvrir au monde et de transformer une expérience personnelle en une émotion collective et partagée.

L’image d’Epinal demeure dans l’esprit de beaucoup. Les artistes sont des âmes tourmentées, fréquemment dévastées par l’alcool et d’autres dépendances, et l’acte créateur ne leur devient possible qu’une fois qu’ils ont surmonté leurs plus grandes épreuves, lorsque leur douleur et leur souffrance — qu’elle soit morale ou physique — aura atteint son paroxysme. Alors, libérés de la « pression castratrice du confort petit-bourgeois » et mis à nu par cette souffrance, forcément libératrice.

Vous avez l’image ? Van Gogh et son oreille coupée, Baudelaire et son homosexualité, Victor Hugo et sa fille … La liste serait longue de ces génies de l’Art – et je ne suis absolument pas en train de me comparer à eux, ne vous trompez pas – qui ont su, en transcendant leur souffrance, donner naissance à des chefs d’œuvre. Je pense que ce sont de véritables génies au sens premier du terme, qui sont parvenus à la fois à faire taire leur douleur et à la faire parler par l’Art qu’ils pratiquaient.

Les plus beaux poèmes de Hugo sont posthumes à sa fille, les plus belles toiles de Van Gogh après qu’il a sombré dans la folie. Mais tous ont un point commun, leur sujet a été cette souffrance, qu’ils ont exprimé de différentes manières, elle n’a pas été leur compagne de création.

Et je pense, en toute modestie, que c’est là que se cache la différence entre les vrais créateurs – ils s’en cachent de nombreux – et les simples artisans. Les créateurs savent modeler leur peine comme ils modèleraient du marbre ou de l’or pour donner à la matière brute et inerte la beauté qu’elle recélait déjà, mais qu’il fallait descendre tout au fond d’une caverne pour aller chercher.

D’une nature morte triste d’automne – imaginons un retour de la chasse qu’on situera un dimanche gris triste et rempli de solitude, entouré d’animaux morts et de tristesse ressentie, le génie saura faire ressortir les détails qui donnent une vie à cette création. Le tableau suivant, Frans Snyders, Nature morte de chasse est l’exemple parfait de cette réussite. Le sujet n’est pas forcément joyeux, mais la présence du chat qui se lèche les babines en haut, des oiseaux qu’on imagine aisément chantant … Tout cela participe, par petites touches, à redonner joie et gaieté au tableau

Nature morte d'un retour de chasse avec un lièvre, un faisan et divers oiseaux morts sur un drap rouge peinte  par Frans Snyders

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Victor Hugo, extrait du recueil «Les Contemplations» (1856)

Dans son poème mondialement connu « Demain dès l’Aube », Hugo parle de sa fille morte en insufflant de l’espoir. Ce « Demain » est une projection dans la continuité de la vie. De même « et le jour pour moi sera comme la nuit » montre que le poète a conscience que cette douleur est individuelle et ce n’est pas d’elle qu’il parle, il ne la pare pas d’une vertu de vérité universelle, mais de sa propre tristesse.

Loin, très loin c’est le moins qu’on puisse dire, je m’aperçois pour ma part que c’est lorsque je souffre le plus des évènements de la vie que je crée le moins bien ou, pour mieux dire, que je ne crée que pour moi ou pour « ceux qui savent » ce par quoi je passe ou ce que j’endure. Mes textes sont alors aplanis, lissés et refroidis par la présente perpétuelle de cette violence. Alors que lorsque c’est l’esprit plus léger que j’aborde un texte, j’y insuffle cette légèreté et ce plaisir, je le rends plus guilleret et, je crois, plus plaisant à lire.

Car je crois qu’à trop écrire dans la souffrance, on n’écrit plus que pour soi. On ne crée plus pour partager aux autres, même si cet autre n’est qu’un seul lecteur, on s’écrit à soi-même pour ne pas sombrer dans une forme de folie. Je suis convaincu que la souffrance, si elle n’est pas prise en mains, rend fou.

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ; On peut créer de superbes textes en souffrant. Mais je ne crois pas que l’on puisse créer une œuvre complète basée sur la souffrance, fruit de cette souffrance. La peine et la douleur, je crois, travaillent telles des freins et des retenues à la création. Elles ne permettent pas de s’extasier de l’oiseau qui chante ou du jour qui naît. Elles ne laissent pas l’espace au plaisir et à la joie explosive et émancipatrice de l’admiration de la simplicité merveilleuse qui nous entoure.

Pour ce qui me concerne, membre de plusieurs associations et groupements, j’ai pu me rendre compte que ma présence et ma participation étaient moindres lorsque je me rendais à des rencontres le cœur lourd. Au point, parfois, d’annuler ma présence en dernière minute car je savais que j’allais « plomber l’ambiance » par cette noirceur et cette tristesse que je porterai en manteau durant la rencontre à venir. Et cela même et y compris si les personnes que j’allais rencontrer étaient de celles qui font voir la face claire des choses, ces optimistes acharnés, ces personnes « toujours joviales » dont je crois qu’elles sont les plus souffrantes.

Simplement, elles ont eu la force, à la hauteur de Hugo ou de Van Gogh de transformer la noirceur et la tristesse en or. Et qu’elles transmettent cet or aux autres par une aura qui leur est propre, par une présence et un rayonnement vibratoire qui les rend positives. Et je ne sais pas, lorsque je suis en « down » si j’ai le droit ou non de m’appuyer sur ces personnes pour me sentir mieux. Car être bien, ce qui les caractèrise alors, ne veut pas dire être disponible à l’autre.

C’est tout au plus un état individuel dans lequel on se sent bien, équilibré et harmonieux avec soi-même. Ce soi-même que l’on n’a jamais terminé d’explorer. Ce soi-même si fugace dans le glissement d’un état d’âme vers un autre …

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